lundi 13 juin 2011

Un progrès archaïque ?

Le débat concernant la recherche sur l'embryon (humain) n’est pas à la hauteur des enjeux. Les questions de fond sont trop souvent délaissées au profit d’un médiocre procès en archaïsme intenté par les promoteurs de ces recherches, réduisant un grand débat de société en un combat du progrès contre l'archaïsme, voire de la science contre l'obscurantisme.
Se placer du côté du progrès est évidemment habile. Qui est contre le progrès ? Qui veut régresser ? Qui ne souhaiterait pas, en l'occurrence, des avancées spectaculaires dans le domaine des thérapies cellulaires ?
Mais c'est d'autant plus habile que leurs adversaires deviennent des réactionnaires, des obscurantistes, des défenseurs d'idées moyenâgeuses, ce qui est tout de même nettement moins tentant.
Ces arguments factices sont pervers car ils piègent le débat. Ils poussent chacun vers des positions transgressives pour ne pas être ringardisés, à la recherche d’un hypothétique compromis ou d’une position intermédiaire qui, elle, serait juste1. C'est d'ailleurs très efficace et les partisans de la recherche sur l'embryon ne se privent pas d'en user et d'en abuser, comme nous avons pu encore le voir récemment dans la revue de presse de Gènéthique, le 1 juin dernier2 :
« Alain Vidalies, porte-parole des députés socialistes a renchéri [à son collègue Alain Claeys], regrettant que "la droite éclairée" ait déserté l’hémicycle "face à une droite archaïque et ringarde". »
"Archaïque" et "ringard" de défendre l'embryon ? Ces invectives faciles sont courantes dans les forums où la modération n'est pas la norme, mais c'est autrement plus grave venant d'un porte-parole d'un grand parti, duquel nous pourrions tout de même attendre un peu plus de nuances. Le professeur Peschanski3, très écouté sur ces questions, ne s'est pas davantage soucié de la nuance en publiant une tribune avec Cécile Martinat dans le Monde4, dans laquelle ils écrivent :
« Depuis [la dernière révision des lois de bioéthique], l'agression antiscientifique n'a pas cessé, marquée notamment par une campagne de boycott du Téléthon, soutien constant des recherches sur les thérapies innovantes, déclenchée par des activistes catholiques et soutenue publiquement par plusieurs évêques, en 2006. Le record de dons au Téléthon, cette année-là, a heureusement apporté la preuve du soutien populaire à la science. Mais cela n'a arrêté ni le lobbying antiscience ni les mensonges. »
Les défenseurs de l'embryon, de dangereux obscurantistes "antiscience" ? Critiquer l'instrumentalisation de l'embryon, c'est combattre la science entière ?
Non, évidemment. La science survivrait à l'arrêt de ces recherches. Les espoirs de traitement ne disparaîtraient pas subitement. Il existe d'autres voies de recherche et tous ceux qui s'expriment sur ce sujet le savent pertinemment5.
Heureusement, le discours et les arguments des promoteurs de la recherche sur l'embryon ne se réduisent pas à ces attaques simplistes, mais celles-ci polluent dangereusement le débat.

Pour ma part, je suis déçu. Un débat de société, un vrai, ne peut se contenter de quelques slogans faciles et d'une façon de faire de la politique, pour le coup, totalement archaïque6. D’autant plus que les questions posées sont complexes. La notion même de progrès n’a rien d'évident. Un progrès économique pour les entreprises n'est pas forcément un progrès pour les salariés qui y travaillent. Un progrès pour une partie de la société n’est pas non plus forcément un progrès pour tous. Au contraire, il se réalise souvent au détriment d’autres, ce qui n'est pas grave en soi. Rétablir plus de justice fiscale, par exemple, se fera forcément au détriment de certains, qui considéreront le rééquilibrage comme une régression pour leur situation personnelle, à moins qu’ils placent l’intérêt de la société avant le leur, tandis que les bénéficiaires la considéreront comme un véritable progrès.
La première question à se poser est donc : quel progrès voulons-nous ? Plus de justice ? Une croissance économique exceptionnelle ? Grandir dans le respect de chacun avec une attention toute particulière pour les plus fragiles ? Permettre à notre société d'accéder à des traitements médicaux plus perfectionnés ?
Et quel prix sommes-nous prêts à payer pour ces progrès ? Et si ce prix se révélait une régression ?

Mais alors, pour des progrès thérapeutiques (supposés), pouvons-nous accepter de sacrifier des embryons ? Tout dépend du respect que nous devons à cette vie commençante.
J'entends souvent dire que la naissance constitue un moment charnière à partir duquel il devient impossible de porter atteinte à la vie de l’enfant, le respect de la vie in utero dépendant du stade de développement de l’embryon (puis de fœtus). Mais l'enfant dans le ventre de sa mère avant l’accouchement est le même que celui qui est né. Et celui à 40 semaines de grossesse ressemble tout de même beaucoup à celui de 39. Il y a une continuité entre les premiers stades et l'enfant qui viendra. Un développement qui ne s'arrête d'ailleurs pas à la naissance. D’où lui viendrait soudainement le respect dû à une personne ?
« Mais ça veut dire que vous êtes contre l'IVG ? » Voilà le deuxième piège de ce débat. Défendre l'embryon se serait combattre l'IVG et donc… être un réactionnaire, un obscurantiste, un défenseur d'idées moyenâgeuses (décidemment !).
Mais les deux débats sont très différents. La loi sur l'IVG a été votée pour répondre à un problème de santé publique. Des femmes mouraient en tentant d'avorter dans des conditions sanitaires épouvantables. On pourrait cependant tout à fait considérer la loi sur l’IVG, à laquelle les Français sont très attachés, comme une loi d'exception (c’est d’ailleurs ce que suggère la rédaction du texte7), l'exception au principe du respect de la vie humaine dès son commencement.
Ce serait ainsi un véritable progrès pour l'humanisation de notre société (qui ne peut progresser qu'en défendant la vie la plus fragile contre les intérêts des autres), même si le prix à payer était un aboutissement plus lent à des progrès thérapeutiques majeurs (ce qui en plus n’est pas certain, loin de là). Cela permettrait d'éviter d'instrumentaliser cette vie commençante, mais aussi d’enfin avancer sur la question de l’homicide involontaire du fœtus, ce qui encore un autre débat.

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1. C'est d'ailleurs la position du gouvernement, pour qui le système d'interdit avec dérogations permet un équilibre entre le respect dû à l'embryon et la possibilité de poursuivre les recherches.
2. "Vote du projet de loi en seconde lecture à l’Assemblée nationale", genethique.org, 01/06/11
3. Le professeur Peschanski est Directeur de l'Institut des cellules souches (I-STEM, Evry) et Responsable de l'équipe " maladies motoneuronales " de I-STEM, d’Evry.
4. "Ne pas interdire les cellules souches", lemonde.fr, 06/04/11
5. Une question autrement plus complexe est de savoir quelle est la voie de recherche la plus prometteuse.
6. Je tiens simplement à souligner que je ne considère pas les partisans de la recherche sur l'embryon comme archaïques ni même leurs positions d'ailleurs (ce qui serait un comble au vu de cet article), mais simplement une certaine façon de faire la politique, qui je l'espère finira par disparaître.
7. Article 1er de la loi n° 75-17 du 17 janvier 1975 relative à l'interruption volontaire de la grossesse : « La loi garantit le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. Il ne saurait être porté atteinte à ce principe qu'en cas de nécessité et selon les conditions définies par la présente loi. »

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