mardi 28 juin 2011

Le mariage civil : un barrage de sable contre la marée

Sur son blog1, Henry le Barde a apporté une contribution originale au débat sur le mariage homosexuel, en se demandant quelles raisons nous pousseraient encore à défendre le mariage civil vu le peu de sens qu'il lui reste :
"La question qui se pose, désormais, est celle, tout simplement, du mariage civil. Dans la bouche des promoteurs du mariage homosexuel, reviennent en boucle les notions de protection, de sûreté, de droits conférés par le mariage. Si c’est effectivement tout ce que représente le mariage validé par l’Etat postmoderne, alors accordons ce droit à tout le monde et qu’on passe à autre chose."
La question mérite d'être posée. Il faut bien le reconnaître, le mariage est durement affaibli.
Le divorce est désormais entré dans les moeurs. Avant 5 ans de mariage, 3,6% des mariés de 1970 avaient rompu. Ce chiffre est monté à 9,9% pour les mariés de 2004. Avant 10 ans de mariage, c'est 9,7% des mariés de 1970 qui avaient rompu contre 19,7% des mariés de 1999. C'est un coup dur pour la stabilité du couple et de la famille2 !
Non seulement nous divorçons davantage, mais en plus, nous nous marions moins3. Le PACS (pacte civil de solidarité), qui peut se rompre facilement et de façon unilatérale, continue son ascension, montrant une vraie attente des Français pour ce type de contrat4.
Et pour les partisans de l'engagement et de la famille durable, les chiffres donnent le tournis. Dans la revue Infostat Justice n°97, nous apprenons que, bien que le mariage reste plus stable que le PACS, les taux de rupture au bout de 6 ans se rapprochent, en tout cas pour les couples hétérosexuels5. La tendance observée mériterait évidemment d'être confirmée (ou infirmée), mais elle pose question.
Quant au lien entre mariage et constitution d'une famille, là encore, la réalité est dure pour le mariage civil. En 2010, 54,8% des enfants sont nés hors mariage alors qu'ils n'étaient "que" 43,6% il y a 10 ans6.

Le mariage civil n'est donc pas seulement affaibli, il est à l'agonie. Faut-il lui donner le coup de grâce, en laissant simplement un contrat civil pour les couples qui veulent officialiser leur relation ?
Cette question, bien que pertinente, montre bien le glissement du débat, car le mariage n'est pas juste l'officialisation d'une relation (et loin de là). J'irais même plus loin. Je ne demande aucunement à l'État qu'il autorise ou non des couples à officialiser leur relation. Je lui demande encore moins de se prononcer sur la valeur de l’amour d’un couple, sur la question (sans importance) de savoir si l'amour que l'homme porte à sa femme (ou que la femme porte à son mari) a plus ou moins de prix que celui d'un homme pour un autre homme ou d’une femme pour une autre femme. Cela m'indiffère totalement. Par contre, l'État doit reconnaître que le mariage durable est le lieu le plus propice pour faire naître et élever des enfants.
Le mariage civil est utile à la famille et la famille est utile à notre société. Ce sujet devrait être cœur du débat. Qu’est-ce que la famille aujourd’hui ? Héritons-nous de stéréotypes dépassés, qui ne correspondent plus à une société moderne ou sommes-nous tellement enfoncés dans le relativisme que nous remettons en cause même les plus grandes évidences ?
Et pourtant, dans les débats, il n'est question que d'amour, d'égalité, de répondre à un besoin de reconnaissance. L'intervention récente de Najat Vallaud Belkacem, secrétaire nationale aux questions de société du parti socialiste, en est un exemple flagrant7 :
"Le mariage est un symbole social, c'est la reconnaissance juridique pleine et entière par la société d'un couple à exister et à être considéré comme tel. Tous les couples qui le désirent doivent pouvoir y avoir droit et ainsi être reconnus par la société et la République".
Certains tentent aussi de séparer le débat sur la famille (et notamment de l’adoption par les couples homosexuels) de la question du mariage, en contribuant ainsi à la confusion. Si la question du mariage et celle de la famille sont séparées, alors nous réduirions le mariage à une sorte de contrat civil et, dans ce cas, le mariage en tant qu'institution serait réellement mort.

Le lien entre mariage et famille est pourtant évident, comme en témoignent le livret de famille remis au jeune couple marié8, la possibilité pour la femme de porter le nom de son mari9 ou les articles du code civil lus lors de la cérémonie en mairie10.
Il est bien sûr possible de se demander si tout ceci à encore un sens vu que ce sens est si peu compris par les Français. Mais justement, cette perte de sens n'est-elle pas le fond du problème ? Au lieu de vouloir achever le mariage civil, ne devrions-nous pas lui redonner une vraie place ?
L'État qui nous materne, en s’immisçant de plus en plus dans nos vies privées, en nous donnant des conseils sur tout (faire du sport, manger 5 fruits et légumes par jour, etc.) ne peut-il pas s'inquiéter des séparations des couples et de leurs conséquences pour les enfants ? Sans juger qui que ce soit, est-ce vraiment scandaleux de proposer des médiations aux couples en difficulté au lieu de continuer à simplifier sans cesse le divorce ?

Alors, non, je ne porterai pas encore le deuil du mariage civil, pas tant que tout n'aura été tenté. Il n'y a pas de fatalité. Les mariages qui durent ne sont pas un mythe, mais il n'y pas de miracle non plus. En s'engageant vraiment, en choisissant de durer, cela n'a rien d'évident ni d'automatique, mais sans même ce choix...
Je trouve tout de même un mérite à la virulence des débats sur le mariage, c'est qu'elle montre que le mariage est encore un enjeu, qu'il a encore du prix et donc qu'il est encore possible de lui redonner du sens.
Alors, oui, effectivement, parfois, comme Henry le Barde, j'ai le sentiment que les opposants au mariage homosexuel sont comme des "enfants bâtissant des barrages de sable contre la marée montante"1. Mais, vous m'excuserez, je vais moi aussi aller poser un peu de sable sur ce barrage, en espérant que la marée ne soit pas aussi forte que prévue.

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1. "Accordons le mariage civil aux homosexuels !", Henry le Barde
Lire l'article
2. Source : Ministère de la Justice, Insee.
Le tableau récapitulatif de la proportion d'unions déjà rompues suivant la durée et l'année du mariage est disponible sur le site de l'Insee
3. Le nombre de mariage est passé de 393 686 en 1970 à 273 669 en 2007.
Source
4. Le nombre de PACS est passé de 22 276 en 2000 à 77 362 en 2006.
Source
5. "En construisant un indicateur conjoncturel de rupture de pacs, à l’image de l’indicateur conjoncturel de divortialité3, égal à la somme des taux annuels obtenus sur une période donnée, on peut comparer le taux de rupture des pacs et des mariages au bout de 6 ans, période maximale d’observation pour les pacs en 2005. Pour les pacs, cet indicateur passe de 26,9 à 20,4 % entre 2005 et 2006, et se rapproche donc rapidement de la valeur de 15,4 obtenue pour les divorces en 2005. Si l’on se restreint aux seuls pacs conclus entre un homme et une femme, la différence diminue encore avec un indicateur de rupture au bout de 6 ans qui n’est que de 18,9 en 2006, soit très proche de l’indicateur de divortialité au bout de 7 ans, qui atteint 18,2 %. " "Le pacte civil de solidarité : une forme d’union qui se banalise", Valérie Carrasc, Infostat Justice n°97.
Voir le document complet
6. Source
7. "Mariage des couples de même sexe : la droite hostile à l'égalité", Najat Vallaud Belkacem, communiqué du mardi 14 juin 2011
Lire le communiqué
8. Source
9. Source
10. Deux exemples d'article du code civil lu lors du mariage :
"Art 213
Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille, ils pourvoient à l'éducation des enfants et préparent leur avenir."
"Art 371-1
L'autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l'intérêt de l'enfant. Elle appartient au père et à la mère jusqu'à la majorité ou l'émancipation de l'enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. Les parents associent l'enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité."
Source

2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Merci de votre réponse, très documentée.

    Quelques éléments rapides (ma réponse précédente d’hier soir a disparu suite à une fausse manipulation et il se faisait diablement tard…).

    Tout d’abord, je suis bien entendu en phase avec votre vision du mariage. Mon billet se voulait assez provocant, non pour attirer du troll mais bien pour lancer le débat (et affermir ou invalider mon intuition…)

    Au final, la question que je me pose est la suivante : souhaitons-nous défendre le mariage chrétien à travers le mariage civil ou seulement celui-ci ? Bien entendu, notre vision de la société se définit par le prisme du christianisme et est donc, n’en déplaise à certains, aussi légitime que d’autres. Mais défendre le mariage civil comme citoyen (même chrétien) convaincu de sa dimension fondatrice de la société n’est pas la même chose que défendre le reliquat sacré qu’il y a dans le mariage civil (une bonne dose d’inconscient chrétien ayant été perpétué dans le mariage civil originel). Ce n’est peut-être pas votre cas, bien entendu. Mais la systématique défense « civilisationnelle » de certains aspects de la chrétienté me semblent à la fois hors de propos et vains.
    Hors de propos : il est des moments où des replis sur les fondamentaux s’avèrent nécessaires. Les chrétiens – et parfois l’Eglise – se fatiguent trop, à mon sens, à teinter leur approche chrétienne qu’ils savent délégitimée d’une sorte de loi naturelle édulcorée pour mieux la faire passer politiquement.
    Vain : comme vous le relevez bien, le problème du mariage civil est lié à une perte de sens plus profonde. Il ne se résoudra donc pas en s’occupant prioritairement du mariage.

    Je ne suis pas fataliste, ni défaitiste. Je ne crois pas au sens de l’Histoire ni à une quelconque pente fatale. Mais je crois aux tendances lourdes à moyen à long terme. Pour reprendre mon analogie des marées, après le flux, j’attends le reflux pour rebâtir. Dès lors, j’essaie juste de réfléchir – avec les commentateurs, les blogueurs… – aux combats les plus efficaces au regard du « timing sociétal » actuel. En ce sens, cet « abandon » de ce bastion accessoire qu’est le mariage civil, dans lequel je me fourvoie peut-être, s’appuie sur deux qualités que j’essaie (pas facile) de cultiver : le pragmatisme et l’espérance.

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  2. Merci pour votre réponse. J'avais effectivement pris votre billet pour ce qu'il était : une contribution utile au débat. C'est d'ailleurs pour cela que j'y ai répondu.

    Tout d'abord, je crois que c'est une bonne chose que les chrétiens s'engagent en politique en utilisant des arguments non religieux. Nous sommes dans un monde pluraliste. Des arguments non religieux permettent à chacun d'être soutenu (ou contesté) par n'importe quel citoyen (croyant ou non) et c'est indispensable pour un débat de société de qualité (même si on est encore loin de mener des débats de qualité en France).
    Je trouve cependant que sur certains sujets (et notamment celui-ci), les arguments des chrétiens sont un peu creux et nécessiteraient d'être revus. Il ne suffit effectivement plus de dire qu'une loi "naturelle" est inscrite en nous et que nous devons la respecter. C'est une conception qui n'est pas partagée par tous, loin de là. J'ai l'impression que pour beaucoup aujourd'hui, s'appuyer sur ce que nous sommes, c'est réduire le champ des possibles et, qu'au contraire, il faut s'extraire de notre nature (et de ses contraintes) pour être vraiment libre. Nous devons donc, pour pouvoir convaincre, reprendre les débats sur les fondamentaux (il me semble que nous sommes d'accord sur ce point). Tout aujourd'hui est remis en cause, même les plus grandes évidences. Cela demande un véritable effort intellectuel, qui ne me semble qu'à ses balbutiements.

    Sur la question du mariage civil, je pense que vous avez raison de demander si nous défendons vraiment le mariage civil ou si nous défendons ce qui reste de sacré dans le mariage. L'objectif de ce billet était justement de revenir à la question : à quoi sert le mariage civil ?
    Là où je ne suis pas d'accord avec vous, c'est sur l'importance que revêt l'opposition au mariage homosexuel.
    Imaginons deux possibilités :
    - le mariage pour les couples homosexuels est autorisé sans l'adoption. Alors le mariage perd le peu de sens qu'il lui reste (le mariage comme élément fondateur d'une société parce que ce qu'il conduit à la constitution d'une famille).
    - le mariage et l'adoption sont autorisés. Alors, dans ce cas, c'est le caractère fondateur de l'altérité homme/femme qui est nié.
    Dans les deux cas, je crois que nous ferions une erreur. Dans mon billet, j'ai voulu parler du premier cas. J'avoue avoir plus de mal à trouver des arguments convaincants sur le deuxième (cela viendra peut être) et c'est pour cela que je ne m'y suis pas attardé.
    Pour moi, ces débats doivent justement se mener dans une optique "civilisationnelle" (quelle civilisation voulons-nous construire ?) et je ne pense pas que ce soit uniquement par peur de voir disparaître une espèce d'âge d'or chrétien (qui n'a jamais existé) que les chrétiens s'engagent sur ces sujets.

    Sur la question de la priorité des combats à mener, je pense que justement la question de la famille (dans laquelle le mariage à une place) est un enjeu fondamental de notre époque et que sa défense doit se faire selon deux axes : récréer les conditions favorables à sa stabilité et éviter de nouvelles fragilisations.

    Pour finir et pour revenir à votre analogie des marées, je pense aussi qu'il y aura un reflux. Mais je me dis que peut être ces débats, qui peuvent sembler totalement dépassés, suffiront à éviter de continuer à affaiblir la famille (et donc que peut être "le barrage" tiendra jusqu'au reflux). Mais je me dis aussi que si "ce barrage" ne tient pas, ce qui est construit aujourd'hui pourra toujours servir de fondation pour l'avenir. Peut être est-ce naïf. Ce qui est sûr, c'est que je garde comme vous l'espérance.

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