mercredi 18 mai 2011

Une vie pour une vie

Arrêtons-nous un instant et imaginons ! Imaginons que les cellules pluripotentes induites n'aboutissent à aucune thérapie, que les obstacles auxquels sont confrontés les chercheurs soient infranchissables. Imaginons que les cellules souches de sang de cordon n'aient rien donné, que nous n'ayons jamais réussi la moindre thérapie à partir de ces cellules. Imaginons aussi qu'aucune autre voie de recherche ne permette d'avancer sur les maladies dégénératives. Imaginons enfin que les obstacles auxquels sont confrontés les chercheurs sur les cellules souches embryonnaires soient en passe d'être surmontés. Imaginons ainsi que la recherche sur l'embryon est la seule voie (ou, si je demande trop, la voie principale) nous permettant d'aboutir à des traitements pour les maladies comme Alzheimer ou Parkinson. 
Il faut beaucoup d'imagination, je le reconnais, mais tentons l'exercice. Nous ne serons prêts que lorsque nous pourrons dire comme Olivier Jardé 1 (je me suis permis de supprimer sa référence à la religion, n'y voyez pas un anticléricalisme primaire, mais je ne voyais pas très bien le rapport ni le besoin pressant poussant M. Jardé à témoigner de sa foi à ce moment donné) :
"Je considère que les embryons qui ne font plus l'objet d'une autorisation parentale doivent être utilisés tant que la recherche est nécessaire et peut sauver des vies"

Une vie pour une vie. Et pas n'importe laquelle ! La vie d'un embryon de quelques cellules, congelé, dépourvu de projet parental contre celle de nos voisins, de nos amis, de nos parents. Le deal semble honnête. L'embryon, surtout aux premiers stades de son développement, ne pèse pas bien lourd face à nos souffrances. Il est incapable de survivre seul. Sa vie est fragile, si fragile que des fausses couches précoces (à des stades de développement plus avancés) peuvent avoir lieu sans même que la mère ne s'en rende compte.
Oui, le deal semble honnête. Une vie pour une vie. Une vie commençante contre celle de celui que nous connaissons, celui avec qui nous avons partagé des joies et des souffrances. Une vie dont l'histoire débute à peine contre celle de celui dont nous avons partagé l'histoire. Une vie congelée, qui ne bénéficie plus d'un projet parental, qui paraît donc vouée à la mort contre celle de celui que l'on aimerait encore voir vivre.

Et pourtant, je me sens mal à l'aise. Ces quelques jours de vie, nous y sommes tous passés. Sans ce passage, nous ne serions pas là aujourd'hui.  Personne n'aurait pu partager nos joies, nos souffrances, notre vie. On ne nous aurait pas connus. Nous n'aurions pas existé aux yeux de ceux qui nous entourent aujourd'hui. Nous n'aurions même pas pu manquer puisque nous n'aurions pas pu naître. 
Si je suis mal à l'aise, c'est sans doute parce que je me dis que ça aurait pu être moi dans ce laboratoire entre la vie et la mort.

Une vie pour une vie ? Oui, c'est tentant. La vie de mes proches contre celle de celui dont j'ignore tout. Car là est bien le problème. Celui qui est à mes côtés, je connais sa souffrance. Elle est réelle, insupportable. La vie de l'embryon à côté semble tellement abstraite. Nous ne savons rien de lui. Peut être aurait-il été un génie. Peut être aurait-il été un tyran. Sans doute aurait-il été ordinaire, comme moi.
Nous n'en saurons jamais rien car nous nous sommes servis de sa vie. 
Si je suis mal à l'aise, c'est sans doute parce que je ne vois pas très bien comment justifier l'utilisation d'une vie pour sauver celle d'un autre.

Et une vie pour sauver des vies ? La tentation est encore plus forte. Le sacrifice laisserait entendre quelque chose de presque mystique : le don de sa vie pour l'humanité entière. 
Mais là encore, le malaise persiste. Il n'a pas choisi de donner sa vie, nous lui avons sacrifiée.

Une vie pour une vie. Et si, tout simplement, cela me mettait mal à l'aise parce qu'une vie, bien qu'éphémère, bien qu'instrumentalisée, bien que fragile et dépendante, est une vie quand même.


1. Je n’ai rien contre M. Jardé, même si je l’ai connu plus inspiré. Sa citation me semblait intéressante pour deux raisons :
- il fait partie des députés de la majorité qui ont permis le basculement en commission en faveur de la levée de l’interdit de la recherche sur l’embryon
- sa phrase résume bien l’argument le plus percutant des promoteurs de la recherche sur l’embryon.

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